Les féministes, c’est des mythos

J’ai été particulièrement marquée par un évènement sur twitter. C’était il y a quelques mois, et ça me permet aujourd’hui de me pencher sur une remarque récurrente que l’on fait aux féministes qui parlent d’agressions, de viols, de harcèlements, de violences, etc.

C’était début octobre, je fumais une clope à la gare St Charles avant de rentrer chez moi quand je me suis faite agressée par deux hommes, qui n’avaient pas de rapport entre eux, l’un après l’autre. Pour celleux qui ne connaîtraient pas cette histoire, je vais la raconter le plus rapidement possible. Passez le prochain paragraphe si vous n’êtes pas à l’aise avec ça.


J’étais assise sur un banc quand un homme vient me demander du feu. Je lui donne et il me demande si j’ai mangé, si j’ai besoin d’une chambre d’hôtel ou d’autre chose. Je le regarde chelou parce que je suis interloquée par ses questions et lui répond que je n’ai besoin de rien. Il se barre, je fais pas gaffe. Un homme, qui me dit être à la rue se pose à coté de moi et me demande si j’ai de la monnaie. J’ai absolument rien sur moi donc je lui propose une clope. Il accepte et me demande si je peux mettre un son sur mon portable pour pouvoir l’écouter. J’accepte, si ça peut lui faire plaisir… On écoute du reggae en discutant de groupes qu’on a eu l’occasion de voir en concert et en fumant, quand je vois que le premier homme qui m’a abordé s’assoie à l’autre bout du banc. Je capte qu’il met les sons dont on est en train de parler sur son téléphone, je trouve ça vraiment bizarre et dis à l’homme avec qui je discutais que je m’en vais. Il me demande par où et je lui donne vaguement une direction. Il me dit qu’il va m’accompagner un bout de chemin pour se chercher à boire. J’accepte sans broncher, concrètement j’ai plus urgent à gérer. On marche vers les escaliers de St Charles quand l’homme qui m’accompagne me demande si je connaissais l’autre homme sur le banc parce qu’apparemment il me regardait bizarrement. Au moment où je me tourne pour lui répondre que non, je vois qu’il est en train de nous suivre. Je lui raconte rapidement ce qu’il s’est passé avant son arrivée sur le banc parce que je commence à baliser sévère. On descend les escaliers. Je me retourne pour voir s’il est toujours là ; il est de plus en plus proche. Il me fait un signe avec son doigt près de son œil que j’interprète comme « je te garde à l’œil ». Là, clairement, je panique. Je lui cris dessus des trucs incompréhensibles en mode : « je veux pas que tu me regardes, arrête de me suivre, dégage,… ». C’est rapide et tout décousu. Tout le monde nous regarde. Il fait d’abord l’innocent avant de lâcher un truc du genre « non mais vas-y si tu préfères coucher avec le vieux crasseux… ». A ce moment là, je suis choquée : je tremble comme une feuille, j’arrive plus ni à respirer ni à réfléchir, je suis en panique. Arrivée en bas des escaliers, l’homme avec qui je continue de marcher me prend par les épaules et me dis de me calmer, de respirer, me montre que l’autre à fait demi tour et est parti. Il ajoute que s’il revient, il lui casse la gueule. S’ensuit un discours en mode : « t’es une meuf, j’ai des filles toussa, je vais pas te laisser dans la merde. » C’est de la daube comme discours mais c’est pas le moment de chipoter. Je commence à réussir à me calmer. On continue à marcher et il essaye de me faire rire pour alléger l’ambiance, ça marche plutôt bien dans un premier temps. Sauf que d’un coup, il m’explique qu’il vient peut-être de me sauver la vie (concrètement, il a pas fait grand-chose à part rester debout à coté de moi…) et que je lui dois bien une bière et un peu de compagnie. Je lui redis que j’ai pas d’argent sur moi, et explique que je dois rentrer parce que je taf tôt le lendemain ; d’un coup ça pu carrément comme histoire. J’accélère pour marcher plus vite que lui et partir, mais il en fait de même et essaye de me ralentir en m’attrapant par le bras. Je lui dis d’arrêter de me toucher et que je veux partir. Il me dit qu’il peut rentrer avec moi, qu’on peut se coucher tout les deux tout de suite, des trucs mégas creepys, qu’il va me séquestrer ; il doit avoir plus de 50 balais. Ca va crescendo. On arrive dans une rue où il y a beaucoup plus de monde. Il me redis un truc horrible, je lui cris dessus et profite de la foule qui nous observe pour me barrer en courant. Pendant un bon moment, j’ai tracé sans me retourner de peur de voir qu’il me suivait. Je ne suis pas sortie de chez moi pour autre chose qu’aller au travail et au commissariat pendant plusieurs jours. Je parlerai peut-être dans un prochain article de pourquoi j’y suis allée et de mes aventures là bas.


J’étais seule, dans une ville dont je commençais tout juste à m’accommoder, j’avais personne pour en parler : j’ai fais un thread. Vous avez été des centaines à me témoigner votre soutien et vous avez été d’une grande aide pendant la période qui a suivie.

J’ai subi la plus grosse vague de harcèlement que j’ai vécu sur twitter. Et il y en a eu pas mal… Des centaines d’hommes m’ont insulté, menacé, harcelé par message et dans mes mentions… Certains débarquant sur mes autres réseaux et recréant des comptes pour aller toujours plus loin.

Ce n’est pas d’eux dont je veux parler aujourd’hui même s’il faudra un jour parler de la manière dont les femmes et particulièrement les féministes sont traitées sur les réseaux sociaux et particulièrement twitter. Ce qui m’intéresse ici, c’est à quel point mon témoignage à été remis en question, lorsqu’il n’était pas simplement nier. Sans même compter les fois où l’on m’a simplement expliqué que c’était mérité où que s’ils m’avaient eu sous la main ils auraient fait bien pire.

J’ai été traité de menteuse par des centaines d’hommes, mais aussi quelques femmes. Ca se manifestait de différentes manières mais le discours récurrent était en résumé : « C’est quand même chelou que ça soit arrivé à une féministe ». On m’a accusé de manière répétée d’avoir inventé cette histoire pour tour à tour me faire de la pub ou accabler les hommes. Certains affirmaient que je faisais uniquement de la propagande de ma soit disant haine des hommes.

C’était plutôt pathétique mais pas du tout simple à gérer quand on venait de le vivre et que ça faisait remonter d’autres traumatismes.

J’ai eu aussi depuis d’autres accusations de mensonges en témoignant des violences conjugales que j’ai subis. Je ne m’étonne plus de l’indécence, c’est mon quotidien depuis plus d’un an maintenant.

C’est donc ce discours visant à décrédibiliser les victimes que je souhaite dénoncer dans cet article en expliquant en quoi il est malheureusement tout à fait explicable que l’on entende tellement les féministes parler d’évènements traumatiques qu’elles ont pu subir.

C’est un discours dangereux qui fait passer les femmes pour des menteuses alors que les statistiques de fausses accusations sont extrêmement basses. Évidemment, elles ne concernent pas tous les cas de figures et englobent les femmes qui ont abandonné des poursuites parce qu’elles subissaient des pressions. Néanmoins, ces 1 % nous permettent de penser que les fausses accusations sont en fait plutôt rares. On parlera dans un prochain article de pourquoi accuser quelqu’un de viol ou d’agression n’est pas le meilleur moyen pour se faire de la thune et devenir célèbre (oui oui, il y a des gens qui pensent ça…).

Les féministes sont plus enclines à décrypter les situations qu’elles vivent.

Il n’est pas toujours facile d’expliquer ce que l’on a subis, ni d’en comprendre les implications sociales. Les pratiques féministes peuvent nous donner des clefs pour analyser les comportements des hommes envers nous. Par exemple, si un collègue de travail lui fait des blagues salaces de manière répétée, il est peu probable qu’une féministe y voit autre chose que du harcèlement sexuel, ce que c’est bien évidemment. En revanche, il est tout à fait possible que certaines femmes puissent y voir simplement un collègue beauf, peu importe si ça les affecte ou non et n’osant du coup pas le dénoncer.

Être féministe c’est militer pour l’abolition du patriarcat. C’est ma définition, c’est d’elle dont je part, mais on pourrait estimer qu’il s’agit uniquement de la volonté d’égalité entre les hommes et les femmes que ça ne changerait rien aux propos qui vont suivre, donc inutile de débattre de ce qu’est exactement le féminisme et qui peut s’en revendiquer ou non ici. Peu importe notre féminisme, il passe par l’analyse des mécanismes sociaux et des relations entre les genres. L’étude de ces différents mécanismes nous permet de les comprendre, de comprendre qu’une blague sur le viol n’est pas uniquement de l’humour. Ça n’en est d’ailleurs pas du tout. C’est simplement une manifestation de la misogynie de son auteur qui s’inscrit dans le continuum des violences sexistes. Il n’y a pas de délimitations claires et pouvant être arrêtées entre les différentes manifestations du sexisme. Elles sont toutes graves et se légitiment mutuellement.

Seulement voila, les hommes défendent tellement leurs droits à être misogynes que c’est parfois compliqué quand on ne s’est pas intéressé au sujet de se rendre compte de ce qui est sexiste et ce qui ne l’est pas. Et c’est d’autant plus compliqué que tout le monde n’a pas les épaules pour se faire continuellement traiter d’extrémistes, ou pire de féminazi (vocabulaire des fachos au passage). Évidemment, rares sont ceux qui font des théories pour expliquer ouvertement qu’ils ont le droit de d’être misogynes, mais affirmer que ce n’est pas le cas quand on tient des discours sexistes est justement symptomatique du fait que l’on ne s’est pas concentré sur le fonctionnement et les mécanismes du patriarcat, qui est le système de domination qui organise l’oppression et l’exploitation des femmes, et qui est donc à l’origine du sexisme.

Les femmes, tout comme les hommes, sont élevées dans une société patriarcale. Elles sont donc elles aussi construites socialement pour adopter le rôle genré qu’on attend d’elles dans la société. Lorsque l’on traite de ces femmes qui n’ont pas consciences de l’oppression qu’elles subissent, voir qui la nient, on dit qu’elles intériorisent le sexisme. Elles n’ont pas la même posture que les hommes (qu’ils soient conscients ou non de l’existence du patriarcat) puisqu’il s’agit d’une situation qu’elles subissent, alors que quoi qu’il en soit, les hommes eux en tirent profit. Les femmes qui ont intériorisé le sexisme auront donc de grandes difficultés à dénoncer des comportements et propos misogynes puisqu’elles ne les identifient pas nécessairement comme tel.

On peut affirmer qu’être féministe, peu importe son niveau de radicalité, est déjà en soi une première forme d’autodéfense face au patriarcat. C’est en ça qu’il est vital pour de nombreuses femmes mais c’est aussi une première raison qui explique que les féministes auront plus de matière lorsqu’elles traites d’évènements misogynes subis.

Les féministes sur les réseaux sociaux ont des tribunes pour s’exprimer.

Toutes les femmes, féministes ou non d’ailleurs, n’ont pas nécessairement un réseau sociale sur le quel elles se sentent suffisamment à l’aise pour parler d’histoires qui peuvent être traumatisantes pour elles. Ca paraît con dit comme ça parce que c’est une évidence mais, le fait d’être sur twitter (ou instagram, ou youtube, etc) permet de partager à un plus ou moins grand nombre de personnes des expériences. La communauté féministe IVL a des tas de défauts, comme toutes les communautés d’ailleurs. En revanche, elle sait souvent donner de la force et du soutien aux personnes qui témoignent de ce qu’elles subissent à cause du système patriarcale contre lequel elle lutte.

Les féministes (« de twitter » si on veut pousser le vice) témoignent parce qu’elles ont un endroit pour le faire, ce qui n’est malheureusement pas le cas de toutes les femmes qui restent dans l’ombre et dont ils se servent pour décrédibiliser celles qui parlent. On notera d’ailleurs qu’il s’agit là encore d’un phénomène s’inscrivant dans l’oppression des femmes qui sont invisibilisées pour permettre aux hommes de donner de la légitimité à leurs propos. De plus, les femmes qui traitent déjà de sujets en lien avec la libération des femmes, savent d’avance qu’au moins certaines personnes accueilleront avec bienveillance leurs témoignages. C’est un soutien attendu qui peut libérer la parole.

Dans certains cas être féministe (ou perçue comme telle) peut être la cause d’une agression.

Ne pas se laisser malmener par les hommes, simplement l’ouvrir à un moment qu’ils estiment inopportun peut être à l’origine d’une agression. Nous somme nombreuses à pouvoir en témoigner sur les réseaux sociaux, être une femme est évidemment suffisant pour s’y faire harceler, insulter, menacer, etc mais être féministe et affirmer ses idées sur le sujet sur les réseaux sociaux peut être perçu comme une circonstance aggravante. Je l’ai déjà évoqué dans mon article qui traitait de mon cheminement féministe, mais il est récurrent que les comptes twitter de féministes grandissent et prennent de l’ampleur au fil des vagues de harcèlement. Ce fut notamment mon cas.

Un mot de travers, un tweet trop revendicatif et ça peut être la descente aux enfers. Celles qui sont passées par là savent que je n’exagère pas. Un premier adversaire, et c’est clairement ce qu’ils sont, partage le tweet et nous voila envahies de mentions, de réponses et de messages privés. Ces derniers sont divers et variés : il peut s’agir de simples réponses misogynes vues et revues, d’injonctions au débat, de mansplaining, mais aussi d’insultes et de menaces. Il arrive que l’on se retrouve avec plusieurs centaines de personnes nous interpellant de diverses manières en l’espace d’une heure, et cela peut durer plusieurs jours, voir même plusieurs semaines dans certains cas. C’est aussi des moments où certains vont se mettre à nous suivre, où nous garder à l’oeil ; ils vont rester tapis dans l’ombre un certain temps avant de lancer la vague suivante de manière totalement imprévisible.

Bien heureusement, on reçoit très souvent en parallèle une vague de soutien et c’est justement majoritairement comme ça que nos comptes grandissent et se font connaître. C’est triste, mais c’est la dure réalité que vivent les femmes, et particulièrement les féministes sur les réseaux sociaux. Il est évident qu’après avoir vécu des dizaines de vagues de harcèlement plus ou moins importante, nous avons des tas d’histoires et d’anecdotes à raconter sur les hommes. Et bien évidemment, c’est exactement les mêmes personnes qui nous harcèlent qui vont ensuite venir dire que les féministes sont des menteuses, qu’il est étrange qu’elles aient tant d’histoires à raconter sur les hommes, etc. La boucle est bouclée.

Mais il n’y a pas que sur internet qu’être féministe peut provoquer du sexisme et des violences misogynes. Dans la réalité, on observe exactement le même genre de phénomène. Il est absurde de croire que ce qui se passe sur internet est détaché de toute matérialité. Illusoire de penser que les hommes se permettent d’être misogynes uniquement derrière l’anonymat. Le nombre de viols, d’agressions, de féminicides, le harcèlement de rue, au travail, ou dans n’importe quel autre lieu, bref toutes les manifestations du patriarcat sont la preuve de l’impunité des hommes à oppresser les femmes. Ils le font partout puisqu’ils en ont la possibilité partout et qu’ils sont validés et encouragés par un système : le patriarcat.

Les exemples sont nombreux. On peut parler de ces hommes qui justifient des violences conjugales par la non docilité de leurs compagnes, de ces femmes agressées parce que des hommes ne supportent pas le fait qu’elles ne respectent pas à la lettre les constructions sociales de la féminité, celles qui sont violées, agressées ou harcelées parce qu’elles se refusent à eux, etc. Je ne cherche pas à faire une liste exhaustive : c’est impossible. Néanmoins, ces quelques exemples permettent de comprendre l’idée.

Comme pour beaucoup de réflexions à propos du féminisme, je pourrai conclure cet article en disant qu’en somme : les femmes ont toujours tords. Mais ce serait trop simple. Ces différents phénomènes récurrents forment en réalité une stratégie de silenciation des femmes. En effet, tenter de décrédibiliser leur propos, essayer de faire taire celles qui osent encore prendre la parole, les faire passer pour des menteuses qui ne cherchent qu’à promouvoir une supposée haine des hommes est un moyen très efficace pour à la fois inciter les femmes au silence et à la fois pour maintenir l’impunité des hommes. Si l’on a de cesse de parler de système, c’est justement parce que tout est fait pour que l’oppression perdure.

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