SCRIPT // Le féminisme carcéral : un féminisme soumis aux institutions.

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Je suis abolitionniste pénal. Ca signifie que je suis pour l’abolition de la prison, de l’ensemble des lieux d’enfermement, y compris les centres de rétention administrative, les hopitaux psychiatriques et les institutions qui exploitent et masquent à la vue des valides, les personnes handicapées qui sont institutionnalisées ; mais ça signifie aussi que je suis pour l’abolition de la police et de l’ensemble du système pénal.

Je ne reviendrai pas sur l’ensemble de ces éléments aujourd’hui, mais je vous mettrai tout un tas de ressources à consulter à la fin de l’article, si APRES leur lecture ou consultation… Selon vos contraintes et capacités personnelles évidemment, je vais pas vous demander de lire 1000 pages si vous galérer à vous concentrer. On cherchera d’autres ressources ensemble, n’hésitez pas à en faire la demande. Bref, si APRES, vous avez toujours des questions : vous pouvez les poser sous cet article, je tenterai de répondre simplement quand c’est possible, ou de faire un contenu pour y répondre lorsque c’est plus complexe.

En plus d’être abolitionniste, je suis également féministe. Je ferai une vidéo spécifique sur l’abolitionnisme féministe dès que possible mais vous en entendez régulièrement parler en toile de fond sur ma chaine twitch et dans mes différents contenus (j’essayerai de mettre également le script sous la forme d’article). Abolitionnisme féministe qu’il ne faut pas confondre avec le féminisme abolitionniste, le lien prendrait trop de temps à filer ici mais les deux sont littéralement opposés l’un à l’autre. Le féminisme abolitionniste, lui, à pour vocation d’abolir la prostitution. Pour rappel, ici on soutient les travailleuses et les travailleurs du sexe.

Mon féminisme s’oppose donc au féminisme carcéral.

Depuis la fin des années 60 avec l’institutionnalisation de l’avortement qui à mis fin à des mobilisations révolutionnaires qui étaient en passe de permettre l’avortement libre, gratuit et autonome pour toutes les femmes (je vous met un texte sur l’histoire de l’avortement dans les ressources) ; le féminisme à pris un gros tournant réformiste, dans lequel, malgré des résistances, il est probablement toujours. Il n’a de cesse d’avoir été question de pénaliser des comportements et d’en autoriser d’autres selon les cas. Au fil des décennies, l’histoire du féminisme s’est engagée dans une relation intime avec l’histoire du droit pénal.

C’est ce que nous explique Gwenola Ricordeau dans son texte issu du livre Feu ! Abécédaire des féminismes présents, qui a été coordonnée par Elsa Dorlin.

Grosse citation incoming…

Beaucoup d’auteur’rices ont souligné que, depuis les années 1970, le féminisme s’est caractérisé par un “développement du carcéralisme”, pour reprendre la formule rise of the carceral politics d’Elizabeth Bernstein – c’est-à-dire la promotion de peines d’incarcération comme solution à des problèmes sociaux. On doit aussi à Elizabeth Bernstein l’invention de l’expression “féminisme carcéral” (carceral feminism), désormais répandue dans l’espace anglophone. En d’autres termes, les peines de prison sont devenues centrales dans les revendications des mouvements féministes, alors que ceux-ci pouvaient, dans les années 1970, s’interroger sur la criminalisation du viol – comme ça a été le cas en France, en particulier après les premières condamnations par des cours d’assises. La montée en puissance du carcéralisme dans les courants dominants du féminisme s’inscrit dans le mouvement, plus général, depuis les années 1970, de l’usage croissant du recours au droit dans les luttes progressistes (comme les mouvements antiracistes, LGBT, etc.), par exemple en revendiquant la criminalisation des discriminations.

Gwenola Ricordeau, Abolitionnisme pénal, dans Feu ! Abécédaire des féminismes présents, coordonnée par Elsa Dorlin, Libertalia, 2022


Gwenola Ricordeau nous explique également qu’ “Aucune organisation féministe, ni même aucune militante, ne se réclame explicitement du “féminisme carcéral”.” C’est une toile de fond des féminismes hégémoniques qui vise à “la création de nouvelles catégories de crimes, la réduction, voire la suppression, des délais de prescription pour les infractions à caractère sexuel ou le durcissement des peines pour ces infractions.”

Pour vous donner un exemple très récent, en aout 2018 a été adopté une nouvelle loi dont le but annoncé est de “renforcer la lutte contre les violences sexuelles et sexistes”. Cette loi créer une nouvelle infraction : l’outrage sexiste. Il s’agit du fait “d’imposer à une personne tout propos ou comportement à connotation sexuelle ou sexiste qui soit porte atteinte à sa dignité en raison de son caractère dégradant ou humiliant, soit crée à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante”.

Au vue du traitement des survivant’es dans les commissariats, on peut raisonnablement estimer que cette infraction sera majoritairement constatée dans le cadre du flagrant délit. Il s’agit donc, au delà d’être une infraction visant soit disant à “renforcer la lutte contre les violences sexuelles et sexistes”, d’une infraction justifiant la présence croissante des forces de l’ordre dans l’espace public, avec toutes les violences et le contrôle de la population que ça implique. De plus, cibler une infraction sur l’espace public, c’est aussi cibler une population. Aussi critiquable que ça puisse être d’un point de vue féministe, les personnes qui occupent majoritairement l’espace public sont les hommes de classe populaire parmi lesquels sont surreprésentés les hommes racisés, une population qui est donc déjà particulièrement ciblée par la police et par ses violences.

Les hommes aisés et bourgeois ayant accès à bien d’autres espaces où ils peuvent faire subir des violences sexuelles et sexistes aux femmes dans le plus grand des calmes. Sans compter que si la sanction est une amende, il est assez évident qu’il s’agit simplement de rendre payant le harcèlement de rue, et pas forcément très cher pour des bourgeois, avec qui on sait aussi que la police est tout à coup bien plus sympathique… (Amende de maximum 750€ dans ce cas).


Ce qu’il est nécessaire de comprendre, c’est que l’institutionnalisation du traitement des violences sexistes et sexuelles n’est pas un moyen de protéger les femmes, c’est un moyen de leur retirer toute autonomie sur le traitement des violences qu’elles subissent mais aussi brider les volontés de transformer la société dans son ensemble. Les institutions sont toutes des outils de contrôle de la population, elles ne sont pas des outils qui nous permettront de mettre fin aux systèmes de domination. Elles sont génératrices d’oppressions, pas l’inverse.

En France, les revendications autour d’un féminisme anticarcéral semblent relativement nouvelles tant elles ont été marginales pendant très longtemps, mais en rééditant La lettre ouverte au mouvement contre le viol, écrite en 1977 par les Santa Cruz Women Against Rape, Mariame Kaba nous montre qu’elles sont ancrées historiquement dans le féminisme.

En voici un extrait :

Ceci est une lettre ouverte au mouvement contre le viol. Nous, les membres de Santa Cruz Women Against Rape, écrivons cette lettre parce que nous nous inquiétons de la direction que prend le mouvement. Nous avons de nombreuses préoccupations et certaines seront énoncées dans cette lettre, mais nous souhaitons avant tout questionner la relation qu’entretient le mouvement contre le viol avec le système de justice pénale. Si nous nous intéressons à cette question, c’est principalement parce que nous sommes un groupe de “femmes contre le viol”. Notre groupe politique se concentre sur le problème du viol et des violences contre les femmes, c’est-à-dire que nous avons pour objectif à long terme la transformation radicale de la base même de notre société. Nous ne croyons pas que le viol puisse prendre fin dans l’actuelle structure capitaliste, raciste et sexiste de notre société. La lutte contre le viol doit être menée de front avec le combat contre toutes les autres formes d’oppressions.

MARIAME KABA, Introduction à «Open letter to the anti-rape movement» 2020 dans ABOLIR LA POLICE : échos des Etats-Unis réalisé par le Collectif MATSUDA, 2021


Si c’est le projet qu’elles appelaient de leurs voeux, elles étaient parallèlement les spectatrices de toutes autres dynamiques. De plus en plus d’organisations féministes ayant des liens avec les institutions, notamment via des subventions ; peu à peu elles cherchèrent à adoucir leurs relations avec la police et les tribunaux, allant pour certaines jusqu’à inciter ardemment les femmes de leurs groupes de paroles à signaler les viols à la police.

Mariame Kaba montre également dans l’introduction à cette lettre, que ces revendications existent toujours mais qu’elles sont invisibilisées par les féminismes hégémoniques, globalement fémonationalistes et libéraux, en 2020.

Mais je vous invite une nouvelle fois à lire la brochure sur l’histoire de l’avortement qui sera dans les ressources pour mieux comprendre à quel point le féminisme à pris un tournant réformiste et institutionnel depuis les années 70, au grand dam des féministes révolutionnaires devenues marginales et invisibilisées en France depuis. Ceci dit, on peut clairement les voir en Amérique du sud avec les grèves féministes par exemple, mais aussi au Rojava, ou à d’autres endroits dans le monde.

Finalement, le féminisme carcéral, c’est les dynamiques punitives et carcérales à l’intérieur des féminismes. Ces dynamiques qui partent du postulat largement partagé aujourd’hui, selon lequel les personnes qui commettent ce qu’on a appelé des crimes et des délits sont des monstres qu’il faut enfermer pour se protéger. Au delà des aspects psychophobes qui émanent de cette idée, et les personnes psychiatrisées sont particulièrement touchées par le carcéralisme, via l’enfermement psychiatrique mais aussi via des formes de criminalisation… Bref, au delà des aspects psychophobes, c’est surtout un fantasme qui prend très cher quand on décide le confronter au réel.

Le féminisme carcérale, c’est l’ensemble de ces féminismes qui pensent que le viol peut être abolit en enfermant les violeurs.

Le féminisme carcérale, c’est l’ensemble de ces féminismes qui pensent qu’une institution intrinsèquement patriarcale ira dans le sens de l’émancipation des femmes.

Le féminisme carcéral est une notion globalement assez méconnue mais pas pour autant quelque chose de très complexe à comprendre. Ses dynamiques sont aussi assez simplement observable si l’on décide de prendre 5 minutes pour se poser et y penser.

Finalement, j’ai décide de ne pas m’embourber dans une énième série de vidéo que je ne continuerai pas, alors je vais aborder les différents sujets autour de l’abolitionnisme pénal de manière assez aléatoire selon comment ça me vient. La vidéo sur la justice transformative est toujours d’actualité, avec un angle particulier concernant la fabrication de l’impunité par des hommes cis de gauche radicale. Mais j’attends, d’avoir réalisé mon cycle de lecture sur la justice transformative qui va commencer sur twitch. Lien de la chaine en bio toussa, tu connais.

DISCLAIMER : je me contente de republier les scripts que je rédige pour réaliser mes vidéos. La spontanéité fait qu’il peut y avoir de légères différences de formulation entre les deux, mais globalement le message est le même. C’est uniquement pour les rendre plus accessibles aux personnes qui sont plus à l’aise avec la lecture qu’avec l’audio.

Les ressources sur la prison :

Le texte à propos de l’histoire de l’avortement :

https://infokiosques.net/spip.php?article570

GWENOLA RICORDEAU, Abolitionnisme pénal, dans Feu ! Abécédaires des féminismes présents, coordonné par Elsa Dorlin, 2021 :

https://www.lalibrairie.com/livres/feu—-abecedaire-des-feminismes-presents_0-7526200_9782377292226.html

MARIAME KABA, Introduction à la lettre au mouvement contre le viol, dans Abolir la police : échos des Etats Unis, Collectif Matsuda, 2021 :

https://www.lalibrairie.com/livres/abolir-la-police–echos-des-etats-unis_0-7492594_9791096195145.html

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